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03 Juillet 2018

Geneviève Geoffroy - ggeoffroy@lexismedia.ca

De l’école de rang à la chambre du Sénat

Un ex-juge de la Cour d’appel du Québec originaire du Village Saint-Pierre vient d’être nommé sénateur

©Photo – Sénat du Canada - L'Action

ENTREVUE. Un ex-juge de la Cour d’appel du Québec ayant grandi dans une famille tissée serrée du Village Saint-Pierre a récemment été nommé sénateur indépendant. Du banc de la petite école de rang, il siège aujourd’hui à la chambre Haute du parlement canadien.

Même s’il réside aujourd’hui à Montréal et que ses nouvelles tâches de sénateur l’occupent à Ottawa depuis sa nomination, le 6 juin, le Village Saint-Pierre demeure un endroit très significatif pour Pierre Dalphond, 64 ans.

Cette municipalité de quelque trois cents âmes l’a vu grandir et il en garde des souvenirs qu’il chérit encore aujourd’hui.

Un autre monde

« Mon grand-père y avait un magasin général où il vendait de la nourriture pour animaux et pour les humains. J’ai été élevé dans ça. On pesait le sel et le beurre. Les gens venaient acheter pour quelques dollars et restaient au magasin, s’assoyaient sur les sacs de foin et parlaient longuement de l’actualité, des foins qui allaient commencer, de la pluie qui retardait les semences, etc. »

« C’est ce Québec-là que j’ai connu, poursuit-il. Le Québec qui s’arrêtait à 19h [parce que] le cardinal Léger dirigeait la prière [à la radio]. Les gens se mettaient à genoux à la maison et faisaient un chapelet en famille. C’était un autre monde. »

Famille importante

C’est aussi dans cet « autre monde » que Pierre Dalphond a découvert l’importance des liens familiaux, lui qui a pu grandir avec ses grands-parents, ses oncles, ses tantes et ses cousins.

Selon lui, cet univers familial dans lequel il a baigné étant jeune lui a donné les outils nécessaires pour aller au bout de ses volontés, comme celle de devenir sénateur.  

« Je ne serais pas où je suis aujourd’hui si je n’avais pas eu un milieu aussi stimulant, sain et affectueux », témoigne-t-il.

L’école de rang

Dans ce Québec des années d’après-guerre, Pierre Dalphond a connu l’école de rang. Il se souvient qu’il devait marcher jusqu’à un mile pour s’y rendre. À l’époque, sa maîtresse, Gertrude Desrosiers, décédée récemment à l’âge de 98 ans, y résidait comme c’était de coutume.

« C’était une enseignante extraordinaire. Elle n’a pas eu d’enfants et, ses élèves, c’était comme ses enfants », se souvient-il.

Pierre Dalphond a quitté l’école de rang à la suite d’une réorganisation et il a terminé ses études primaires à Joliette à l’école Saint-Pierre puis à l’école Lajoie – aujourd’hui devenue une résidence pour personnes âgées – avant de commencer son cours classique au Séminaire de Joliette.

La force du groupe

Il a vécu la réforme de l’éducation avec l’arrivée des cégeps lors de la fin de ses études au cours classique. À Joliette, le cégep a ouvert ses portes aux étudiants en septembre 1968 et Pierre Dalphond s’y est inscrit aux études préuniversitaires.

Au cégep, il a su mesurer l’importance de la force d’un groupe.

« Nous avions fait une grève parce que nous avions un examen dont la date avait été changée et nous n’avions pas eu le temps de nous préparer, se souvient-il. Nous avons refusé de monter en classe, malgré la menace d’avoir zéro. L’examen a finalement été reporté. Quand on se tient, ça bouge. »

Nécessaire à l’individu

D’ailleurs, Pierre Dalphond est convaincu que l’individu a besoin de la société et des autres individus pour se construire, se développer et s’épanouir. Selon lui, la société protège les individus lorsqu’ils vivent des faiblesses, comme cela lui est arrivé il y a près de treize ans, alors qu’il se rendait à la Cour d’appel du Québec.

« Il y avait des jeunes qui pensaient que j’avais un ordinateur dans mon sac. Ils m’ont sauvagement battu. J’ai eu la mâchoire brisée. J’ai été tabassé à coups de pieds dans le visage. C’est bien beau croire à l’individualité, mais ce jour-là, c’est l’infirmière qui a vu à quel point j’étais mal en point, c’est le médecin qui m’a soigné. »

De la médecine au droit

Avant de devenir juriste, Pierre Dalphond avait fait le choix de poursuivre des études en médecine à l’université, son premier choix de carrière. Le droit arrivait seulement en troisième position, derrière les hautes études commerciales.

« À l’époque, mon modèle était le docteur Robert Quenneville, relève-t-il.  C’était notre médecin de famille. On l’adorait. C’est le médecin qui va à la rencontre des familles. Il était comme le docteur Welby à la télévision [NDLR Docteur Marcus Welby était une série télé diffusée à compter de 1971 à Radio-Canada]. Il s’est ensuite dirigé en politique, une autre manière de servir les gens. »

En effet, Robert Quenneville a été élu à l’Assemblée nationale comme député libéral de Joliette en 1970 et il a été assermenté ministre d’État à la Santé.

Or, après une année d’études en chimie, Pierre Dalphond a abandonné sa première idée et il s’est tourné vers le droit et il ne l’a jamais regretté.

« Dans le droit, contrairement à la chimie, qui est une science exacte, il y a de la place pour l’interprétation, la dimension humaine. D’ailleurs, la législation est là pour corriger quoi ? Des situations humaines, expose-t-il.  J’ai trouvé le droit super intéressant et ça dure depuis ce temps-là. »

Stage à la Cour Suprême

À la fin de ses études, il a été choisi pour un stage à la Cour Suprême du Canada, à Ottawa.

« C’est comme ça que j’ai commencé à pratiquer le droit », glisse-t-il.

Sous la recommandation d’un juge de la Cour Suprême, il s’est ensuite envolé en 1980 pour l’Angleterre où il a étudié et fait une maîtrise en philosophie et en institution politique.

« Alors, c’est drôle que, 40 ans plus tard, je me retrouve sénateur. La boucle se ferme. On ne sait jamais ce qui se dessine pour nous », commente-t-il.

Après ses études à Oxford, il a notamment travaillé à Ottawa sur la réforme des règles d’échange de la Chambre des communes.  Puis, il a eu son premier de trois enfants. Il a décidé de déménager à Montréal en 1982, et il y a travaillé dans de grands cabinets en droit commercial et en droit des affaires pendant 11 ans.

À 41 ans, il a été nommé juge à la Cour supérieure. Il se faisait appeler « bébé juge ». Puis, en 2002, il a été nommé juge à la Cour d’appel du Québec.

Médiateur

« Je suis parti en 2014. J’avais l’impression que j’étais mûr pour autre chose, mais, à 60 ans, j’avais encore besoin de défis, commente-t-il. Je suis retourné en pratique privée. Et j’ai développé une niche en arbitrage et en médiation commerciale. »

L’été dernier, Pierre Dalphond a contribué à régler la poursuite de la firme SNC Lavalin contre le gouvernement du Québec et le CUSM. L’entreprise réclamait 400 M$ en extra au gouvernement pour la construction du centre hospitalier. En janvier dernier, un règlement de 108 M$ était annoncé dans les médias.

« À la table, les professionnels du gouvernement disaient : « on représente le public, on ne vous donnera pas un cent de plus ». Ils ont dû le dire 100 fois. Tout a été analysé avec rigueur, de part et d’autre de la table. J’ai été impressionné par ces gens qui ont choisi de régler plutôt que d’aller en procès », commente-t-il.  

Nomination non partisane 

Lorsqu’il est retourné en pratique privée, Justin Trudeau annonçait qu’il expulsait les 32 sénateurs libéraux du caucus de son parti et que ceux-ci siégeraient comme indépendants. Il s’était alors engagé, s’il était élu, à mettre en place un processus de nomination non partisan.

En décembre 2015, son gouvernement a annoncé la création du Comité consultatif indépendant sur les nominations au Sénat afin de conseiller le premier ministre sur les candidats.

Nécessaire à la démocratie

« J’ai trouvé ça intéressant, car je crois à un sénat indépendant. C’est nécessaire à la démocratie. S’il a le même alignement partisan que le gouvernement, aussi bien le démolir », commente Pierre Dalphond qui avait préalablement participé à l’écriture d’un jugement rejetant la réforme que voulait apporter l’ex-premier ministre Stephen Harper au Sénat.

« Il ne pouvait pas changer la représentation du pays sans que les provinces soient d’accord », expose-t-il.

Pierre Dalphond dit avoir constaté que les nouvelles nominations au Sénat étaient « sérieuses » et il a choisi, il y a deux ans, de soumettre sa candidature.

Comme dans un magasin de bonbons

« On m’a téléphoné et me voilà. Je me retrouve à Ottawa 35 ans après que j’y ai étudié et travaillé. Je suis le 36e sénateur nommé par Justin Trudeau, deux de plus ont été nommés depuis. Je suis indépendant et bientôt nous serons majoritaires », soutient celui qui affirme adorer sa nouvelle fonction.

« Jusqu’à maintenant, je suis comme un enfant dans un magasin général qui vendait des bonbons, image-t-il. J’adore ça et c’est un beau défi de faire quelque chose de bien avec une institution malmenée. Notre travail est sérieux. »

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