Dans le Vieux-Terrebonne, le long de la rue Saint-Louis, un manoir chargé d’histoire intrigue, par sa beauté et son authenticité, les Terrebonniens depuis 1896. Construite pour Jacques Masson, petit-fils du seigneur de Terrebonne Joseph Masson, cette maison de caractère est aujourd’hui le lieu de vie de deux passionnés d’histoire et de patrimoine : la directrice générale du Festival Stradivaria, Martine Cardinal, et le violoniste Alexandre Da Costa. Entre souvenirs et musique classique, visite d’une demeure qui continue de faire vivre la mémoire locale.
Terrebonne fait partie de ces villes du Québec où la modernité côtoie l’histoire avec harmonie. Dans le Vieux-Terrebonne, les demeures anciennes intriguent encore les habitants, toujours curieux de découvrir quelles traces du passé subsistent derrière certaines façades. La maison de Martine Cardinal et d’Alexandre Da Costa fait partie de ces bijoux parfaitement conservés dont nous vous ouvrons aujourd’hui les portes.
Ce manoir de bois construit en 1896 faisait autrefois partie d’un ensemble de résidences appartenant à la famille Masson. « Originalement, sur la rue Saint-Louis, il y a six ou sept maisons qui font partie du patrimoine du seigneur Masson », explique Martine Cardinal, l’actuelle propriétaire aux côtés du chef d’orchestre et violoniste Alexandre Da Costa. « À l’époque, les serviteurs débarquaient un mois avant l’arrivée de la famille pour tout préparer. Ils tapaient les matelas, ouvraient les tentures et les rideaux afin que tout soit prêt pour que les membres de la famille Masson passent l’été en toute tranquillité. »
Appartenant au petit-fils de Joseph Masson, la maison de Martine et d’Alexandre a été construite avec du bois provenant des moulins de l’île des Moulins. « C’est même le dernier bois qui a été scié au moulin. Après ça, ils ont fermé les moulins », ajoute encore la passionnée de patrimoine.
Lorsque le couple acquiert la maison il y a six ans, celle-ci a conservé une grande partie de son décor historique. Un poids, tant la poussière s’était accumulée au fil du temps. À l’époque, la demeure compte encore « 21 pièces en tissu », les murs étant recouverts de tentures de soie ou de velours, héritage des aménagements réalisés dans les années 1980 par l’ancien député Yves Blais.
Mais ces tentures avaient aussi une fonction bien précise : conserver la chaleur dans une maison mal isolée. « Quand on a enlevé le tissu, on s’est aperçu qu’il y avait certaines pièces où il y avait cinq couches de tissu », explique Martine Cardinal pour qui la rénovation était nécessaire tant qu’elle ne touchait pas à l’âme des lieux.
Le couple décide alors de redonner ses lettres de noblesse au manoir dans un profond respect des lieux. « On a enlevé les tissus, on a isolé la maison et on y a ajouté notre touche. » La cuisine, ajoutée autour des années 1960, est repensée afin d’apporter plus de lumière tout en conservant les structures et les planchers d’origine. « Alexandre joue sur un Stradivarius de 1701. Cela nous semble inenvisageable de changer quelque chose sur le violon alors, pour la maison, c’était pareil », continue la directrice générale du Festival Stradivaria.
Restaurer la maison n’était toutefois qu’une première étape pour Martine Cardinal. Bien plus qu’une simple résidence, c’est avant tout un rapport intime qu’elle entretient avec ce lieu.
Née à Terrebonne, elle connaissait déjà la propriété avant même d’y habiter. « C’était ma maison de rêve. J’allais à l’école Saint-Louis située juste à côté donc je la voyais chaque jour et, petite, elle me faisait tant rêver », ajoute encore celle qui pense souvent, en foulant le plancher de la maison, à tous ceux qui ont vécu entre ces murs. « J’imagine, avec reconnaissance, toutes les fois où les bonnes dévouées ont pu monter et descendre cet escalier… »
Au-delà de la vie seigneuriale, la maison a aussi accueilli de nombreuses personnalités au fil des décennies. Lorsque l’ancien propriétaire Yves Blais et son conjoint Percival Bloomfield y habitaient, plusieurs artistes célèbres y ont séjourné après leurs spectacles au Théâtre Le Patriote de Sainte-Agathe-des-Mont. « Charlebois, Jean-Pierre Ferland, Barbara, Moustaki… René Lévesque aussi est venu ici. »
Entre musique, patrimoine et souvenirs accumulés depuis plus d’un siècle, le manoir de Jacques Masson continue aujourd’hui d’être un lieu de vie et de rencontres. « On continue, avec le festival, de faire revivre cette époque où la maison vivait en permanence au rythme des visites prestigieuses. Et si aujourd’hui elle est essentiellement destinée à notre vie de famille, j’ai voulu ouvrir ses portes une nouvelle fois pour que chacun puisse redécouvrir ce lieu qui appartient aussi et surtout à l’histoire de Terrebonne. »
Aujourd’hui encore, la demeure attire la curiosité des passants. Sa façade et sa galerie donnent envie de s’y arrêter, mais c’est souvent la musique qui retient l’attention. Alexandre Da Costa, violoniste de renommée internationale, y pratique régulièrement dans le bureau donnant sur la rue.
« À la belle saison, quand il pratique dans le bureau, il laisse les fenêtres ouvertes, raconte Martine Cardinal. Souvent les gens viennent et s’arrêtent pour l’écouter. »
Une scène amusante s’est même produite un jour. « Deux gentilles dames se sont assises sur le banc installé sur le balcon. » Pensant qu’elles avaient besoin d’aide, le musicien s’est approché en leur disant : « Est-ce que je peux vous aider ? », ce à quoi les deux spectatrices improvisées ont répondu : « Non, non, non, continuez de jouer M. Da Costa. On écoute. »
La maison devient ainsi, à l’occasion, une petite scène musicale improvisée pour les promeneurs du quartier et de l’Île des Moulins.
Dès l’entrée, on comprend que pénétrer ici nous plonge dans l’histoire, mais aussi dans l’univers de Martine Cardinal et Alexandre Da Costa.
À gauche, on découvre le bureau de musique d’Alexandre, installé dans la pièce qui servait autrefois d’espace de réception pour l’ancien propriétaire, le député Yves Blais. En face, un mur orné d’un sublime miroir est ajouté pour marquer clairement la séparation entre vie publique et vie personnelle. Derrière ce mur, l’escalier menant aux étages des chambres.
À droite, l’entrée mène vers l’espace de vie : salon, salle à manger et cuisine se succèdent. Les murs d’un blanc immaculé offrent à ces pièces la luminosité qu’elles méritaient depuis longtemps. Dans le salon, des meubles anciens, parfaitement restaurés, côtoient un piano et des œuvres choisies au fil des coups de cœur. Certaines pièces viennent de Paris, achetées à l’hôtel Drouot, d’autres évoquent les voyages, comme ces assises trouvées au Portugal puis confiées à un rembourreur de Mascouche, qui a pu préserver la plume d’oie d’origine. On y trouve aussi une œuvre originale de l’artiste Rio ou encore un meuble signé Tom’s Drag qui ajoute une touche de modernité parfaitement adaptée.
La cuisine, ajoutée à la maison vers les années 1960, a été également entièrement repensée : autrefois plus sombre, elle a été agrandie et ouverte pour gagner en luminosité.