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21 Juin 2018

Geneviève Geoffroy - ggeoffroy@lexismedia.ca

Joliette a déjà eu un maire aveugle

Onze anecdotes sur le Joliette d'autrefois

©Photo - Collection Jean Chevrette - L'Action

Gilles Beaudry.

ANECDOTES. Comme chaque ville, Joliette est une ville unique marquée par diverses particularités, dont certaines ont été abordées dans le cadre de cette série de onze reportages sur des anecdotes ayant façonné son histoire. Parmi elles, nous avons choisi de vous présenter celle de feu Gilles Beaudry, un homme déterminé qui a su réussir non seulement en affaires, mais aussi en politique municipale malgré son handicap visuel. Voici la deuxième et avant-dernière anecdote du palmarès.

Être aveugle n’a pas semblé constituer une barrière pour Gilles Beaudry. L’homme coloré et au sens de l’humour développé a d’ailleurs mené une vie publique bien remplie, d’abord comme conseiller municipal puis comme maire de la Ville de Joliette, en plus d’avoir été un homme d’affaires prospère.

« Quant à voir juste un peu, c’est mieux de ne pas voir du tout. Il y en a tant qui voient sans regarder », confiait-il à un journaliste en septembre 1983 au sujet de son handicap.

Combattre pour la vie

Né le 29 juillet 1929 à Joliette, Gilles Beaudry était issu d’une famille ouvrière de dix enfants « comme il en existait fréquemment jadis », a-t-il décrit dans son autobiographie qu’il a rédigée vraisemblablement en 1978, tout juste après qu’il eut été élu comme maire de la Ville de Joliette pour la première fois.

Dès l’âge de 11 ans, lui qui avait deux frères souffrant de cécité, a commencé à avoir des problèmes de vision en raison d’un décollement de la rétine. L’année suivante, il était déclaré aveugle.

« J’ai eu à décider vite de ce que je voulais faire de ma vie. J’ai beaucoup réfléchi et j’ai choisi de commencer tout de suite à combattre pour la vie », avait-il témoigné au journal L’Action, en 1994, un an avant sa mort.

Rapidement, il a aussi choisi de voir la vie du bon côté.

« J’ai toujours analysé ma vie avec humour, même dans les moments les plus pessimistes », ajoutait-il.

L’argent, le « nerf de la guerre»

Gilles Beaudry a cessé de voir complètement à 22 ans. Malgré sa détermination, il n’a pas trouvé facile de vivre avec un handicap. Il confiait d’ailleurs au journal L’Action que « ça a été très difficile » pour lui entre ses 15 ans et ses 30 ans « comme ce l’est pour tout handicapé ».

« Que ce soit avec les femmes ou avec mes amis, j’étais toujours à part. Je ne pouvais participer à rien de ce que les autres de mon âge aimaient. C’est là que j’ai compris que si on veut être reconnu dans la vie, ça prend de l’argent. L’argent, c’est le nerf de la guerre », lui a-t-il dit.

À 20 ans, Gilles Beaudry se lançait donc en affaires en ouvrant un commerce dans le domaine de la restauration sur la rue Sainte-Angélique Sud, après avoir cumulé 4 000$ d’économies au cours des huit années précédentes grâce à son emploi chez un cultivateur.

Expansion

Le succès était au rendez-vous et les années suivantes ont été marquées par le développement et la croissance de ses affaires. En 1952, deux ans après avoir ouvert son commerce de restauration, il ouvrait une épicerie dans le même immeuble.

« En 1956, un département de sports prenait place au sous-sol dudit immeuble. En 1958, sa première construction s’érigeait d’où son premier magasin de sport [NDLR Beaudry Sports sur la rue Saint-Antoine] a vu le jour », expliquait Gilles Beaudry dans son autobiographie.

En 1960, Gilles Beaudry a fait construire un second magasin, adjacent au magasin de sport, qui offrait des jouets, des jeux et des objets destinés à être offerts en cadeau. En 1962, il inaugurait un tout nouvel immeuble où il avait implanté un commerce de piscines et d’articles motorisés, entre autres. En 1969, il est devenu propriétaire d’un quatrième bâtiment où il a exploité un commerce d’appareils électroniques et de meubles.

Gilles Beaudry a été membre de Sports Experts pendant plusieurs années. Au moment d’écrire son autobiographie, il était devenu membre de RONA.

Saut en politique

En 1970, Gilles Beaudry, alors âgé de 41 ans, s’est lancé en politique municipale. Dans son autobiographie comme dans les articles de journaux que nous avons consultés, il n’aborde pas la ou les raisons qui l’ont motivé à le faire. Cependant, son saut en politique pourrait s’expliquer par l’amour qu’il portait à sa ville. Il s’intéressait à son histoire et il aimait la faire rayonner.

Il a d’abord rempli deux mandats consécutifs à titre de conseiller municipal, avant d’être élu par acclamation au poste de maire en 1978. À l’époque de son élection comme premier citoyen de Joliette, Gilles Beaudry était le seul maire non-voyant de l’Amérique du Nord, selon le livre « Galerie des maires – Ville de Joliette 1864-2014 » publié en 2014 par la Société de généalogie de Lanaudière à l’occasion du 150e anniversaire de la ville.

Au terme de son mandat, Gilles Beaudry s’est présenté comme candidat à la mairie lors des élections de 1982, mais il a été défait par son adversaire, Jacques Martin.

Pas amer

Gilles Beaudry confiait l’année suivante au Joliette Journal que sa défaite ne l’avait pas affecté outre mesure.

« Le conseil municipal, j’aimais ça. Mais je ne suis pas malheureux d’en être sorti… Je n’ai pas d’amertume, l’élection de 1982 m’a libéré », avait-il dit, tout en ajoutant qu’il désirait se consacrer activement à ses affaires pour lesquelles il avait de nouvelles idées d’expansion.

Il était toutefois fier de certaines des réalisations du conseil municipal pendant qu’il y siégeait. Une piscine municipale et un centre récréatif ont notamment été construits lors de cette période.

Un soupçon d’humour

Il appert que Gilles Beaudry était très gêné de prendre la parole en public. Sa timidité s’est estompée avec les années, faisant place à l’humour. Il mentionnait d’ailleurs au journaliste du Joliette Journal que « c’est en faisant rire les gens » qu’il pouvait « sentir le pouls de l’assistance ».

Preuve qu’il a réussi à vaincre sa gêne, il a parcouru le pays comme orateur membre de la Commission des affaires sociales dans le cadre de l’Année internationale des personnes handicapées, en 1981.

Un homme autonome

On raconte que Gilles Beaudry était un homme très autonome avec un sens de l’orientation développé, et ce, malgré son handicap. Lorsqu’il devait participer à des congrès, il se faisait un devoir d’arriver à l’avance afin d’être en mesure de bien repérer les lieux et de pouvoir s’y déplacer aisément.

D’ailleurs, sa femme, Pierrette Forest, racontait au Joliette Journal qu’il fallait « avoir de bons souliers pour suivre Gilles qui [avait] le don de s’orienter facilement ».

Retour en politique

En 1990, Gilles Beaudry a fait un retour en politique municipale et il a été élu au poste de maire. En mai 1992, il a été victime d’un acte criminel. Une chaudière de matières explosives a été lancée dans la cour de sa résidence de la rue Saint-Antoine.

Selon ce qu’il avait mentionné au Joliette Journal, il croyait que ce geste pouvait être lié à un mécontentement quant à « certaines décisions afin de réduire le bruit au centre-ville ».

Quatre autres appels à la bombe ont eu lieu dans les semaines suivantes. En juillet, le maire affirmait vouloir faire de la lutte aux criminels l’une de ses priorités.

« Les indésirables vont sortir de la ville », disait-il.

Décédé en devoir

Gilles Beaudry a été réélu au poste de maire en 1994. Il est malheureusement décédé d’un cancer des poumons le 11 novembre 1995, à l’âge de 66 ans. Son combat contre cette maladie aura été « le plus grand défi » qu’il a rencontré.

Quelque temps avant sa mort, il confiait au journal L’Action qu’il était « très fier » de ce qu’il avait accompli au cours de sa vie.

« Ça fait 65 ans que je combats pour ma vie et pour prouver aux handicapés qu’ils peuvent être quelqu’un », avait-il dit.

« On prend trop souvent pour acquis que les hommes politiques sont des durs. On oublie qu’ils sont aussi sensibles, qu’ils ont un cœur et qu’ils ont une famille », avait-il ajouté.

Sa fille, toute une réalisation

Sa famille était d’ailleurs d’une grande importance pour lui. Il chérissait sa fille, Mélanie Beaudry. Il en était fier.

Un article du Joliette Journal datant de 1983 titrait d’ailleurs à son sujet : « Sa grande joie : Mélanie ». Celle-ci y est décrite comme « une précieuse compagne pour son père ».

« Si tu savais comment j’ai bercé cet enfant-là », confiait-il au journaliste à son sujet.

Mélanie Beaudry est née de son union avec sa femme, célébrée à l’église en 1974, alors qu’il été âgé de 44 ans.

« J’avais décidé que comme aveugle, que je ne me marierais pas. Mais, en vieillissant, j’ai trouvé pénible de dormir seul », avait-il expliqué au journaliste du Joliette Journal.

Puis, alors qu’il était malade, il témoignait à L’Action que son plus grand souhait était que sa fille soit heureuse, quoi qu’elle fasse.

Gilles Beaudry a été exposé à l’hôtel de ville de Joliette et des funérailles civiques ont été célébrées à l’église Saint-Pierre quatre jours après son décès.

Gilles Beaudry a dit un jour avoir « combattu toute [sa] vie pour [se] faire reconnaître dans tous les domaines, que ce soit dans le commerce, socialement ou en politique » et il a réussi.

©Photo - Collection Jean Chevrette - L'Action

:Gilles Beaudry a été exposé à l’hôtel de ville de Joliette et des funérailles civiques ont été célébrées à l’église Saint-Pierre, le 15 novembre 1995, soit quatre jours après son décès.

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