J’ai mon voyage!
La passion du voyage a toujours animé une frange de la population en quête d’exotisme ou de soleil. Depuis quelques années, toutefois, elle a gagné presque toutes les couches sociales, et tous les prétextes sont devenus bons pour la justifier. Le « désir de l’ailleurs », pour reprendre une expression du journaliste Marc Laurendeau, s’impose désormais comme une idéologie dominante qui se pare de toutes les vertus, et bien malvenu serait celui qui voudrait la critiquer. C’est pourtant ce que j’entends faire ici, au risque de heurter quelques sensibilités.
Inspirés par le vieil adage selon lequel « les voyages forment la jeunesse », presque toutes les écoles secondaires et les cégeps du Québec s’adonnent, depuis une dizaine d’années, à la passion du voyage. Lancé par les établissements privés qui voulaient ainsi se distinguer des écoles publiques, ce mouvement est maintenant généralisé et fait place à la surenchère. Les élèves qui visitaient Québec, la Baie James ou Boston sont désormais conviés à se rendre en Europe, en Inde, en Afrique ou dans les pays d’Amérique du Sud. C’est bon pour leur culture, dit-on.
Or, parmi tous les instruments de culture, le voyage est probablement celui qui présente le moins bon rapport qualité/prix et qui entraîne le plus d’effets pervers. Ces voyages, en effet, coûtent cher, très cher. Ils ne sont pas accessibles à tous. Pour pallier cette situation, les écoles multiplient donc les activités de financement (vente de ceci ou de cela, lavothon, parade de mode) dont le potentiel pédagogique est nul. Ces collectes de fonds ont aussi pour effet pervers de priver de commanditaires les activités locales, sportives et culturelles, plus structurantes. « On a déjà donné pour le voyage », se font par exemple répondre les jeunes comédiens des troupes de théâtre scolaire.
Et tout ça pour quoi? Pour passer deux semaines dans des pays dont les jeunes ignorent presque tout avant d’y mettre les pieds. Or, ce n’est pas en fréquentant un pays pendant quelques jours qu’on apprend à connaître sa culture. La preuve, c’est qu’il y a des gens qui vivent au Québec depuis qu’ils sont nés et qui ignorent presque tout de la culture québécoise! Une culture, cela se découvre par la fréquentation des œuvres et des médias qui l’incarnent ou en traitent.
Je n’ai jamais visité la France, mais je la connais mieux que bien des touristes parce que je fréquente assidûment sa littérature, son cinéma et ses journaux. Je peux en dire autant du Rwanda, un pays africain au sujet duquel j’ai dévoré une vingtaine d’ouvrages rédigés par des spécialistes. La seule lecture quotidienne des informations internationales publiées dans les journaux québécois m’en apprend plus sur le monde que quelques semaines de tourisme de consommation et ne coûte presque rien, sauf en effort intellectuel. Quant à l’argument justifiant certains de ces voyages pour des raisons humanitaires, il ne devrait tromper personne. Comment des jeunes de 15 ans, sans compétence particulière, viendraient-ils en aide à des paysans du tiers-monde? Ils seraient plus utiles, ici même, à faire pression sur leur gouvernement afin qu’il libère Omar Khadr, comme l’ont fait des élèves de Thérèse-Martin, ou qu’il augmente l’aide publique au développement.
Faut-il insister, enfin, sur la contradiction qu’il y a entre le message écologiste prôné par l’école et cet encouragement au voyage en avion (aller à Québec en autobus, c’est autre chose) qui, comme le rappelait Louis-Gilles Francoeur dans Le Devoir en juillet 2006, représente une « énorme contribution au réchauffement climatique »?
Je laisserai le mot de la fin à l’enseignant du primaire Éric Cornellier (mon frère, soit dit en passant) qui, dans la revue Combats de l’hiver 2005, critiquait la boulimie du voyage. « Nous n’avons jamais eu besoin de faire le tour du monde pour vivre pleinement, écrivait-il. Car le monde est ainsi fait que, à l’endroit même où l’on se trouve, la souveraineté du vivre s’accomplit en toute plénitude, à chaque instant de notre vie. »
Louis Cornellier
louisco@sympatico.ca
Marc-André Pauzé et Nathalie Sentenne
Commentaire mis en ligne le 9 avril 2009Monsieur Cornellier
Que vous n'aimiez pas voyager est une chose, mais que vous généralisiez de la sorte sur les voyages, surtout ceux d'étudiants est un peu simpliste.
Nous avons organisé des stages étudiants au même cégep où vous enseignez, respectivement en soins infirmiers et en sciences humaines, que ce soit dans l'arrière-pays malgache, dans le Sahara, dans les montagnes péruviennes et prochainement dans un petit village malien. D'autres enseignants de ce même cégep font aussi des stages d’études à l'étranger tout autant axé sur la découverte et la connaissance. Pour faire un plaidoyé tel que vous le faites, vous êtes-vous intéressé à ces activités que vos collègues préparent? En ce qui nous concerne, jamais vous êtes venu à notre rencontre pour savoir quels étaient les objectifs de ces stages, comment les étudiants étaient préparés, ce qu'ils apprenaient, dans quelles conditions il vivaient leur experience, avec quelles conclusions ils en revenaient, etc.
Que des commanditaires ne puissent pas appuyer tous les projets, c’est normal, mais les projets internationaux n’en sont pas la cause. C’est le total de projets, internationaux et/ou locaux qui s’est multiplié. Mais va-t-on imposer des quotas de projets dans la région? La même chose pour votre argument des activités de financement qui n’ont pas de potentiel pédagogique. Déjà d’apprendre à travailler en équipe pour atteindre un objectif et de résoudre des conflits est tout un apprentissage.
"ce n’est pas en fréquentant un pays pendant quelques jours qu’on
apprend à connaître sa culture (...) je la connais mieux (la culture) que bien des touristes parce que je fréquente assidûment sa littérature, son cinéma et ses journaux."
À cette citation, nous ajouterions que connaître une culture uniquement par sa littérature, le cinéma et les journaux, nous en connaissons qu'une facette. Nous ne connaissons pas non plus une culture sans entrer en relation avec ceux qui la vivent. Nous pouvons enseigner la culture japonaise ou demander à nos étudiants de faire un exposé sur les Japonais, mais celui-ci ne pourra jamais être aussi “vrai” qu’une personne qui est allée au Japon, comme une personne que nous connaissons bien ici meme à Joliette.
Vous pouvez lire sur le quotidien d'une paysanne africaine pendant des lunes, jamais vous ne serez en contact avec son quotidien. Pour
être en contact avec celui-ci, vous devez le côtoyer vous-même, sans
l’intermédiaire d'un auteur qui filtre la réalité à partir de sa vision! Sinon, vous en avez qu’un aperçu, comme ceux qui font des voyages de consommation, mais à des degrés différents. Une culture est avant tout vivante, émotive et relationnelle.
Il est vrai que tous les touristes ne sont pas nécessairement voyageurs du type “vivre en famille”, habiter dans des petits hotels locaux afin que l'argent reste dans le pays, plutôt qu'aller engraisser le compte de banque d'un consortium occidental, s'alimenter dans un restaurant de quartier fréquenté par les travailleurs,etc.
Mais nous vous accordons que le voyage n’est pas qu’exotisme. On peut aussi bien voyager et découvrir dans son propre patelin. Par exemple, prendre le train à Joliette et se rendre vivre avec les gens de Parent, en plein bois. Et ici meme dans notre propre ville, en côtoyant des gens venus de Colombie, du Liban, du Mali, ou du Cambodge.
Voyager est avant tout une attitude de découverte envers l'autre. L'autre qui est en face et l'autre qui est en dedans. L'ouverture sur le monde (ici et ailleurs) passe par la lecture de ce qui s'y passe (ça, les journaux en font une couverture très limitée contrairement à ce que vous affirmez), mais aussi par l'intérêt. L'intérêt quand on lit, quand on regarde, mais aussi quand on sent, quand on a chaud et qu'on manque d'eau, quand on négocie avec un vendeur d'un souk et qu'on lui demande pour travailler dans sa boutique pendant une journée, et même lorsque l’on prend un medicament contre la malaria en prenant conscience que des milliers d’Africains n’en ont pas les moyens.
Tous n'ont pas les possibilités, les capacités ou la personnalité de voyager de la sorte, et là, les récits, reportages, documentaires et discussions sont importants. Celle discussion était à notre avis importante. Ayant en main votre dernier livre “L’art de defender ses opinions”, nous sommes en accord avec vous sur ce point que « Rendre raison de ses convictions et comportements et accepter de les confronter avec le point de vue des autres dans la discussion constituent une marque de notre humanité ».
Nous terminerons en citant un grand photographe humaniste, Sebastiao Salgado: "je crois que la plupart des gens peuvent aider beaucoup, non pas en donnant du matériel, mais plutôt en étant concerné par ce qui se passe dans le monde."
Marc-André Pauzé
Reporter photographe, ancien enseignant en soins infirmier et travailleur humanitaire.
Nathalie Sentenne
Enseignante en science politique et photographe.