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Louis Cornellier
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Darwin à Saint-Gabriel

Louis Cornellier par Louis Cornellier
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Article mis en ligne le 10 décembre 2008 à 9:14
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Darwin à Saint-Gabriel
Croyez-le ou non, Saint-Gabriel-de-Brandon, ma petite ville natale, et Joliette ont été, au début du 20e siècle, le théâtre d’un affrontement scientifico-religieux très corsé. C’est Marcel Sylvestre, joueur de tennis émérite, penseur en résidence au café la Brûlerie du Roy et surtout ex-enseignant en philosophie au cégep de Joliette, qui nous l’apprend dans La peur du mal, un passionnant ouvrage, récemment publié aux Presses de l’Université Laval. Riche contribution à notre histoire régionale, mais aussi essai philosophique qui prend parti pour la science contre la religion, cet ouvrage captive et fait réfléchir, même si on ne partage pas ses conclusions.

En mars 1907, le docteur Albert Laurendeau, médecin à Saint-Gabriel-de-Brandon, donne une conférence devant les membres de l’Association médico-chirurgicale du district de Joliette. Il y défend la théorie évolutionniste du naturaliste anglais Charles Darwin, qui ébranle certaines croyances chrétiennes.

Laurendeau ne souhaite pas renier le catholicisme. Il plaide simplement en faveur des acquis de la science moderne et suggère de ne pas confondre parole d’évangile et discours scientifique. Ce que la science nous apprend, avance-t-il, c’est que le monde et l’humain n’ont pas été créés par Dieu tels quels, mais qu’ils sont le fruit d’une évolution de la matière. Pour cette raison, les récits des origines que l’on retrouve dans la Bible ne doivent pas être reçus dans leur sens littéral (ce qui voudrait dire que ça s’est vraiment passé comme ça), mais plutôt dans un sens symbolique (c’est-à-dire qu’ils visent à donner une signification à une réalité dont le sens ultime nous échappe).

Mgr Joseph-Alfred Archambault, premier évêque de Joliette, se scandalise de cette audace. S’ensuit une correspondance entre le médecin et le religieux dans laquelle ce dernier, défenseur de la position de l’Église du temps qui rejette l’évolutionnisme, menace le docteur d’excommunication s’il ne se rétracte pas. Habilement raconté par Sylvestre, cet affrontement prend ici des allures de suspense. Finalement, Laurendeau acquiescera à la demande de l’intransigeant évêque, mais sans lui donner raison sur le fond.

Dans ce conflit entre science et religion, plusieurs enjeux sont en cause. Les principaux ont trait au rôle de Dieu dans la création du monde et de l’humain et au statut de la Bible. Pour les fondamentalistes chrétiens, la Bible doit être lue au pied de la lettre; tout discours scientifique qui la remet en question doit être rejeté. À l’opposé, les scientistes (à ne pas confondre avec les scientifiques), comme Sylvestre, rejettent en bloc la religion qu’ils réduisent à des « discours mythiques infantilisants ». Pour eux, elle n’aurait rien à dire sur la vérité de l’homme. Cette position, qui se veut rationnelle, m’apparaît tout aussi dogmatique et indéfendable que la première.

D’autres positions, plus ouvertes à la discussion, sont pourtant possibles. L’astrophysicien Hubert Reeves, par exemple, suggère de distinguer les domaines. La science, selon lui, doit s’occuper du « comment » et laisser le « pourquoi » à la philosophie et à la religion, et vice versa. Plus téméraires, d’autres s’essaient à relire la Bible à la lumière de la science pour faire converger les deux. Cela donne parfois des résultats fascinants, mais fragiles.

Mgr Archambault, en se servant de la religion pour combattre la science, a eu tort. Marcel Sylvestre, en procédant à l’exact opposé, c’est-à-dire en faisant de la science une arme antireligieuse, a tort lui aussi. Au fond, c’est le docteur Laurendeau qui avait raison contre les deux. Une religion qui nie la science est une imbécillité. Une science qui nie la transcendance (ce peut être Dieu, mais aussi la liberté) n’est plus scientifique et prive l’humain de ce qui fait sa grandeur.

Je ne doute pas, cela dit, que si vous passez par la Brûlerie du Roy par un bon matin, mon ami Marcel se fera un plaisir de vous expliquer pourquoi c’est moi qui se trompe. Une chose est sûre : vous ne vous ennuierez pas.

Louis Cornellier

louisco@sympatico.ca

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Réjean Olivier

Commentaire mis en ligne le 10 décembre 2008
J'ai aimé cette recension parce qu'elle situe très bien le livre de Marcel Sylvestre dans une perspective juste et raisonnable. Elle apporte un éclairage substantiel sur les éléments de cette "chicane". Merci !

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