La consommation d'antidépresseurs a doublé en 7 ans
Ma gang de malades, vous êtes donc où ?
Y a-t-il encore des gens qui ont des réflexes normaux ? Des gens qui ne conduisent pas leur véhicule sous l'effet des pilules ? On peut en douter à la lecture des dernières statistiques de la Régie de l'assurance-maladie du Québec. La consommation d'antidépresseurs a littéralement explosée depuis l'an 2000, si bien qu'à elle seule la RAMQ a remboursé près de six millions d'ordonnances l'an dernier. Ajoutons les prescriptions remboursées par les assureurs privés et on atteindra rapidement le cap des dix millions d'ordonnances.
La consommation de cette famille de médicaments a plus que doublé depuis sept ans. « Le monde est stone » chantait Fabienne Thibeault, elle ne croyait pas si bien dire !
Loin de moi l'idée de reprocher aux gens dépressifs l'utilisation des antidépresseurs, un médicament conçu pour leur permettre de retrouver une vie normale et échapper aux idées suicidaires. Toutefois avec une telle consommation au Québec, comme dans le reste du Canada et dans les pays occidentaux, il y a lieu de se questionner. Les gens souffrants d'une vraie dépression sont-ils à ce point nombreux ? J'en doute. Il y a d'autres explications à cette croissance soutenue et soudaine de la demande.
Bien sûr, les gens sont davantage sensibilisés aux questions de santé mentale, ils connaissent mieux les symptômes et ils hésitent moins à consulter, surtout les hommes. C'est peut-être là que se retrouve l'élément positif de cette statistique.
Par contre, certains prétendent que les médecins, fortement influencés par les campagnes publicitaires des compagnies pharmaceutiques, ont le crayon un peu facile lorsque vient le temps de prescrire. Il suffit d'entrer dans le cabinet d'un médecin, de pleurer un peu, pour en sortir avec une prescription d'antidépresseurs. Les médecins sont surchargés et consacrent généralement peu de temps aux visites des patients. Le directeur du département de psychiatrie du CHUM, François L'espérance indiquait à La Presse que poser un diagnostic de dépression nécessite plusieurs rencontres, ce que les généralistes ont de la difficulté à offrir. Dans ce contexte, vaut peut-être mieux prescrire un médicament que d'échapper un vrai cas de dépression.
Mais le véritable problème qu'illustre cette statistique, n'est-il pas notre mode de vie et le mal de vivre qui afflige trop d'entre nous ? Une de mes collègues me disait avec justesse qu'il n'y pas si longtemps, il était encore normal d'être triste lors d'un deuil ou d'une peine d'amour. Aujourd'hui, on semble vouloir fuir ses états d'âme. On n'a plus de temps pour ça, on n'a plus de temps pour vivre. Un jour, on risque que ça nous rattrape et que ça fasse plus mal.
L'important aujourd'hui, c'est la performance au travail d'abord et dans la famille ensuite. Exténués, les gens rentrent à la maison pour s'occuper des enfants et des parents qui vieillissent. Ce n'est pas pour rien que les antidépresseurs prennent tant d'ampleur depuis l'an 2000. Depuis les rationalisations du tournant du siècle, les entreprises surchargent les employés qui doivent se montrer aussi productifs, plus rapidement et en assumant des tâches autrefois accomplies par d'autres licenciés.
Pas étonnant qu'on constate une augmentation de 150 % de l'absentéisme pour cause de problèmes de santé mentale depuis 10 ans. L'Organisation mondiale de la santé prévoit que les maladies mentales seront la deuxième cause d'invalidité en 2010. À l'heure où des pénuries de personnel s'annoncent dans divers secteurs, il deviendra urgent de revoir l'organisation du travail, sans quoi on risque d'accentuer le problème.
On peut bien avaler une pilule pour s'engourdir et éviter ainsi les questionnements que pose la vie lors d'un deuil, d'une rupture ou d'un échec. C'est bien plus facile que de remettre en question notre mode de vie.
Il y a quand même des gens qui sont à l'abri d'une dépression à tout le moins financière, ce sont les actionnaires des compagnies pharmaceutiques.
André Nadeau