La victoire ou la ferveur?
Avez-vous lu Le Guerrier, la biographie du hockeyeur Patrick Roy rédigée par son père, Michel Roy? Certains d’entre vous l’ont sûrement fait puisque ce gros ouvrage de plus de 500 pages est un succès de librairie depuis sa sortie l’automne dernier. S’agit-il d’une lecture recommandée? À certains égards, oui, mais à d’autres, non. Si le livre est bien écrit et raconte une passionnante aventure sportive, il véhicule, toutefois, quelques idées malsaines sur la pratique du sport.
Dans la région de Lanaudière, comme ailleurs au Québec, des milliers de jeunes et de moins jeunes font du sport. Michel Roy avoue avoir choisi de raconter la vie de son fils pour qu’elle puisse leur servir d’exemple et de modèle. Patrick Roy, en effet, a connu une remarquable carrière dans les uniformes du Canadien de Montréal et de l’Avalanche du Colorado. Est-il, pour autant, un modèle pour les sportifs? La lecture de sa biographie m’amène à conclure que ce n’est pas le cas.
Patrick Roy, nous dit son père, avait une obsession : la victoire. “ Pour lui, ajoute-t-il, tout le reste n’était qu’accessoire. ” Contrairement à d’autres, je pense qu’il s’agit là moins d’une qualité que d’un défaut sportif. Quand Michel Roy affirme que, pour son fils, “ l’argent récompensait le premier des perdants; le bronze, le second ” et que le fait d’être un des meilleurs ne suffisait pas puisqu’il tenait à être “ LE ” meilleur, il résume, pour moi, ce qui nuit à une saine pratique sportive.
Si, en effet, la victoire est le seul but du sport, cela signifie, en toute logique, que la vaste majorité des athlètes perdent leur temps et ratent leur coup puisque les gagnants, par définition, ne sont toujours qu’une infime minorité. En véhiculant ce message, on incite donc les jeunes sportifs et leurs parents à mépriser le plaisir et les bienfaits du sport et à ne se satisfaire que de la victoire. Cette mauvaise attitude donne les résultats que l’on connaît : des parents hystériques qui mettent trop de pression sur leurs enfants et qui insultent arbitres et adversaires (une spécialité de Patrick Roy), de même que des athlètes, jeunes ou adultes, qui oublient que la grandeur du sport est dans sa pratique même et non dans le pointage final et qui finissent par détester le sport si la victoire n’est pas au bout de l’effort. L’obsession de la victoire, donc, mène à développer des attitudes anti-sportives.
Pour être honnête, il faut dire que Michel Roy, dans son livre, multiplie les nuances. Ainsi, il explique que le sport d’élite ne convient pas à tous et il critique les parents justiciers, criards et bagarreurs qui font perdre le goût du sport à leurs enfants. Il dénonce aussi, avec raison, la culture machiste qui règne dans le monde du hockey et la tradition des initiations grossières réservées aux recrues. Le message principal de son livre, cela dit, reste que l’obsession de la victoire est une qualité sportive, et je pense qu’il se trompe.
Dans un petit roman jeunesse intitulé La fabuleuse entraîneuse, l’écrivaine Dominique Demers développe un point de vue radicalement différent et, à mon avis, plus sain au sujet du sport. Engagée comme entraîneuse de l’équipe de soccer d’une école primaire qui souhaite battre la formation d’une école adverse, l’originale Mlle Charlotte propose d’abord aux enfants d’ “ apprendre à perdre ”. La victoire, pour elle, est secondaire. La plus belle équipe, croit-elle, n’est pas celle des meilleurs marqueurs, “ c’est celle dans laquelle il y a le plus de ferveur, de passion, d’ardeur ”.
Accueillante pour les joueurs, même les moins talentueux, son équipe prône la stratégie des outardes, qui avancent en s’associant, et les encouragements mutuels plutôt que la motivation par l’insulte.
L’équipe de Mlle Charlotte gagnera-t-elle le match? Cela, au fond, n’a aucune importance. Peu importe le score final, elle a déjà gagné. Tous ses membres savent désormais que la grandeur du sport est dans le plaisir de l’effort honnête. Petit ouvrage, mais grande leçon, que devraient lire les jeunes sportifs et leurs parents.
Louis Cornellier
louisco@sympatico.ca