Objectivité et honnêteté
Des lecteurs qui ne partagent pas mes opinions m’écrivent parfois pour critiquer mon manque d’objectivité. D’autres, plutôt d’accord avec mes points de vue, me félicitent pour mon objectivité. Les deux groupes, pourtant, se trompent. C’est se méprendre, en effet, sur la fonction du chroniqueur que de croire qu’il devrait faire preuve d’objectivité.
Cette dernière, selon Le Petit Robert, est la « qualité de ce qui est exempt de partialité, de préjugés » ou encore l’ « attitude d’esprit d’une personne objective, impartiale ». Être objectif, au fond, c’est être neutre. Dans certaines circonstances, il s’agit bien sûr d’une vertu, mais dans d’autres, cela peut devenir un défaut.
Dans l’univers scientifique, par exemple, il est évident que l’idéal de l’objectivité doit être valorisé. Le but, en effet, est bel et bien d’obtenir, toujours selon les mots du Petit Robert, « une description de la réalité indépendante des intérêts, des goûts, des préjugés de la personne qui la fait ». Il en va de l’efficacité même de la démarche scientifique.
Dans l’univers médiatique, des distinctions s’imposent. Les journalistes qui relèvent du service de l’information manqueraient à leur devoir s’ils négligeaient ce souci d’objectivité. On ne leur demande pas d’interpréter la réalité, mais de la rapporter. Le journaliste qui couvre une séance du conseil municipal ne doit pas juger la pertinence de ce qu’il y entend, mais bien résumer les propos des intervenants. S’il couvre un dossier controversé, il doit donner la parole aux divers camps qui s’opposent, en fonction de leur représentativité proportionnelle.
Le rôle du service de l’information, dans un journal, est bien de décrire la réalité le plus fidèlement possible, sans porter de jugement sur elle. Il s’agit là, bien sûr, d’un idéal. Comme il est impossible de parler de tout, il faut donc faire des choix. Le critère de l’intérêt public, dans cette sélection, est premier. Or, même en s’y tenant, l’objectivité pure reste impossible à atteindre. Dans les années 1990, par exemple, alors qu’une majorité de journalistes étaient assez âgés, le dossier des retraites était considéré comme primordial et occupait beaucoup d’espace médiatique. Le récent rajeunissement de la profession a fait en sorte que les dossiers concernant la famille prennent plus de place. Dans les deux cas, les journalistes visent une description impartiale de la réalité, mais le choix des sujets traités indique toutefois que l’objectivité pure est impossible.
En matière d’opinion, d’ailleurs, la question ne se pose même pas. Comme l’écrivait Pierre Bourgault dans un texte célèbre, « l’être le plus apolitique ou le plus aculturel qui soit n’en reste pas moins un homme qui choisit tous les jours d’être et de penser de telle ou telle façon, pour telle ou telle raison ». Dans la conduite de notre vie, en effet, la neutralité est impossible. Prenons l’exemple classique de la question nationale. Pour des raisons qui nous sont propres, et en se fondant sur les informations dont nous disposons, nous sommes ou bien souverainistes ou bien fédéralistes. Ceux qui refusent de choisir, quoi qu’ils en pensent, font encore un choix, et, dans ce cas, c’est celui du statu quo, donc du fédéralisme. Cela vaut pour presque toutes les situations de la vie. Quand des idées sont en cause (gauche/droite, public/privé, égalité/liberté, etc.), les solutions ne sont jamais techniques, mais toujours politiques et idéologiques.
Aussi, le rôle du journaliste d’opinion (chroniqueur, éditorialiste) n’est pas d’être objectif ou neutre –ce qui serait une négation de la nature de son travail-, mais d’exprimer honnêtement ses choix, nécessairement subjectifs, en les justifiant par des arguments. Il n’a pas le droit de déformer la réalité, mais il a la mission de l’interpréter pour tenter de rallier ses lecteurs à son point de vue. Ces derniers, bien sûr, suivant la même logique, ont le droit de ne pas être d’accord et de le contester, en vertu de leur propre interprétation de la réalité, et non d’une objectivité défaillante. C’est ce que Bourgault appelait la « subjectivité honnête ».
Louis Cornellier
louisco@sympatico.ca
Olivia Pelka
Commentaire mis en ligne le 18 avril 2009S'il n'est pas absolument essentiel, pour un journaliste d'opinion, de faire preuve d'objectivité, il est pour moi important d'avoir au moins l'impression, un minimum, que le chroniqueur en question se laisse la possibilité de changer d'avis s'il est face à des arguments convainquants.
Les débats m'ennuient généralement parce qu'ils ressemblent plus à un match de lutte qu'à une recherche de la vérité et de la conscience. Veut-on juste gagner, ou veut-on sincèrement débusquer la vérité, la réalité? J'attends depuis toujours un débat où l'une des parties finira par dire "Ah, tiens, bon point, je n'y avais pas pensé...". Mais généralement, les gens s'engagent à défendre un point de vue, ont des partisans, et il est donc souvent hors de question d'adoucir son point de vue, de le nuancer, ou même, de changer d'idée!
Gagner pour gagner? C'est d'un intérêt très limité pour moi.