Le bonheur jusque dans la mort
J'ai toujours été fasciné par le comportement humain. L'homme et sa compagne sont des êtres complexes dont les réactions peuvent varier à l'infini dans des circonstances pourtant tout à fait semblables.
Je n'en ai pas l'habitude, mais je voudrais partager quelques moments de ma vie familiale, d'abord et avant tout parce que je sais que de nombreuses familles ont vécu ou vivront le même genre d'expérience.
La semaine dernière, mon beau-père est décédé. Il était gravement malade depuis plus d'un an. Chaque mois qui passait réduisait un peu plus ses capacités physiques, mais fort heureusement, il a conservé ses facultés cérébrales intactes jusqu'à la toute fin. J'ai toujours cru que les gens souffrant d'une maladie dégénérative perdaient également le goût de vivre, leur existence se limitant à alterner entre souffrance et médicaments pour la combattre. Que la fierté et la dignité s'estompaient pour faire place à l'impuissance à prendre soin de soi!
En côtoyant mon beau-père, j'ai pu observer une tout autre réalité. Bien que déjà affaibli par la maladie, il y a quelques mois, il trouvait néanmoins le moyen d'exprimer sa fierté d'avoir bâti une entreprise agricole prospère à Saint-Thomas. C'est ainsi que lors d'une visite, il me proposa de visiter en voiture l'étendue de ses champs. L'espace d'une heure, on le sentait revigoré, oubliant ses souffrances pour admirer son œuvre et partager sa fierté. Il avait bien raison. Avec peu de moyens, il a patiemment défriché et construit avec l'aide de ses enfants, une entreprise de culture du tabac qui s'étendait du rang Saint-Charles jusqu'à Lanoraie.
Il y a des gens qui sont prédestinés au bonheur et je crois qu'il en faisait parti. Quelles que soient les circonstances, ils trouveront toujours le moyen d'en tirer partie, même minimalement. Ces dernières semaines, il demeurait cloué à une chaise près d'une fenêtre. Néanmoins, il vivait encore des parcelles de bonheur, des bonheurs aussi simples que de voir son fils sortir ou entrer de l'équipement agricole dans l'entrepôt. La relève était assurée. On ne vit jamais assez longtemps pour connaître ses enfants et ses petits-enfants.
La dernière fois que je l'ai vu, deux jours avant sa mort, il était à l'agonie. S'il acceptait de se montrer diminué devant ses proches, il en était tout autrement vis-à-vis du cercle familial élargi. C'est ainsi que j'ai pu le voir ramasser tout ce qu'il avait d'énergie et de fierté pour se montrer sous son meilleur jour. J'ai alors assisté à une scène surréaliste avec devant moi un mourant qui me racontait des histoires drôles.
Il me semblait que la maladie et les douleurs qu'elle implique étaient plus effrayantes que la mort elle-même. J'ai appris avec lui que le goût de vivre pleinement et la recherche du bonheur demeurent jusqu'à la fin. J'ai aussi vu que la dignité ne se mesure pas seulement à la capacité de se laver sans aide.
J'ai aussi vu en observant ma belle-mère,à quel point la vie avec un grand malade impose des sacrifices aux aidants naturels. Au-delà du dévouement, il faut bien reconnaître que c'est d'abord l'amour qui s'exprime ici par des gestes plus que par des paroles. Quelle marque d'amour que de prendre soin de celui qui n'a plus rien à donner!
La vie se poursuit au-delà de la mort dans le souvenir des gens qu'on a côtoyés. Après ce texte, on est juste un peu plus nombreux à partager cette parcelle de vie.
André Nadeau
Réjean Olivier
Commentaire mis en ligne le 3 novembre 2008Bien cher André Nadeau,
Votre texte sur votre beau-père m'a beaucoup ému et touché. C'est une "perle" à mettre dans une anthologie sur la famille. Merci.
Réjean Olivier