Payer ensemble pour la santé
Rarement rapport aura été aussi attendu que celui du Groupe de travail sur le financement du système de santé, dirigé par Claude Castonguay. Pourtant, le 19 février, jour même de son dépôt, il était déjà en grande partie rejeté par Philippe Couillard, ministre de la Santé, et critiqué de toutes parts. Il faut, je crois, s’en réjouir, car les principales solutions que propose ce rapport sont mauvaises, quoi qu’en pense Mario Dumont.
Depuis plus de dix ans, on a beaucoup entendu dire que plus de privé en santé permettrait de réduire les listes d’attente. En ouvrant la porte à la mixité de la pratique, c’est-à-dire le droit pour un médecin de pratiquer à la fois dans le public et dans le privé, et à l’élargissement des assurances privées, le rapport Castonguay va dans ce sens. Or, même l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), un organisme qui n’a rien de socialiste, reconnaît aujourd’hui que cela ne réduit en rien le temps d’attente dans le public. Au Québec, où existe une certaine pénurie de personnel médical, la chose est facile à comprendre. Si, sur une liste d’attente de dix personnes, trois d’entre elles se font soigner dans le privé, la liste publique est bel et bien réduite à sept personnes, mais elle n’avance plus du tout pendant que les médecins opèrent au privé. En Australie, où ce recours au privé a été expérimenté à partir de la fin des années 1980, le temps d’attente n’a pas été réduit et les dépenses globales ont… augmenté!
On peut facilement présumer que les propositions du rapport Castonguay quant à l’instauration d’une franchise (un ticket modérateur camouflé) et à la contribution volontaire de 100$ à une clinique privée n’amélioreraient en rien le système actuel. La seule gestion administrative de ces mesures (une visite à l’urgence, par exemple, coûterait plus cher qu’une visite en cabinet, les exemptions seraient nombreuses et complexes, etc.) engloutirait des fonds qui ne pourraient plus être consacrés aux soins. Les directeurs de la santé publique du Québec, dont le mandat est de protéger l’état de santé de la population en général, affirment même que ces frais modérateurs risquent d’ « entraîner un report de consultation à un stade plus avancé de la maladie, alors que le traitement est plus complexe et plus cher ».
L’augmentation de la part du privé en médecine est non seulement inéquitable (accorder un privilège aux plus riches, c’est reconnaître que leur vie vaut plus que celle des autres), mais, il faut le dire avec force, inefficace. Elle finit par coûter plus cher sans améliorer le portrait d’ensemble.
Des mesures récentes, visant l’amélioration du système public, paraissent nettement plus prometteuses. Je pense, ici, à la mise sur pied des groupes de médecine familiale (encore trop rares dans Lanaudière), à l’augmentation du nombre de médecins et d’infirmières en formation et aux ententes sur la rémunération des médecins qui ont déplafonné leurs revenus potentiels. D’autres initiatives, comme la gestion régionale des listes d’attente, ont donné, ailleurs, de bons résultats.
Ces mesures, bien sûr, ont un coût. Mais l’augmentation du privé aussi en a un et ne profite, de plus, qu’à quelques-uns. Aussi, la meilleure solution est encore d’assumer ce coût collectivement, pour le bénéfice de tous, à même les taxes et les impôts. L’an dernier, le gouvernement libéral a réduit ces derniers de 950 millions. Il a refusé, de même, de récupérer les deux points de TPS libérés par le gouvernement fédéral. On parle, ici, au total, de presque trois milliards. En récupérer ne serait-ce que la moitié se ferait sans trop de douleur pour nos portefeuilles individuels et fournirait une bonne dose d’oxygène au système de santé public universel.
Cela, toutefois, exigera un courage politique qui pourrait, en retour, s’avérer très payant puisque la santé, c’est sacré. Les libéraux, obsédés par les réductions d’impôts, ne l’auront pas. L’ADQ, fascinée par le privé en santé, non plus. Québec solidaire le propose d’autant plus facilement qu’il est loin du pouvoir. Reste le Parti québécois. Mais où est-il, au juste?
Louis Cornellier
louisco@sympatico.ca