Qualité de la langue : pas de panique
La qualité du français écrit et parlé au Québec baisse-t-elle vraiment? Tous les trois ou quatre ans, ce débat revient dans l’actualité et suscite toujours les mêmes commentaires inquiets et alarmistes. Il y a un demi-siècle, le Frère Untel affirmait que les jeunes Québécois ne savaient plus écrire. Aujourd’hui, ces jeunes devenus vieux réservent le même jugement à leur progéniture. Un peu bizarre, n’est-ce pas?
Qu’en est-il, au juste, de la qualité de la langue au Québec? Faut-il vraiment s’en inquiéter? S’il faut en croire un reportage paru début novembre dans La Presse, la situation est catastrophique. Les jeunes font plus de fautes que jamais et la dégradation se poursuit. Des journalistes et des gérants d’estrade le disent : ça va mal.
Pourtant, quand on prend la peine d’écouter ce qu’en disent les spécialistes et de réfléchir un peu plus profondément, on constate que ce discours de la dégradation ne tient pas la route.
Auteurs du récent ouvrage intitulé La Grande aventure de la langue française, les journalistes Jean-Benoît Nadeau et Julie Barlow ont consacré quatre ans de leur vie à faire l’histoire de notre langue. Leur conclusion est claire : la qualité de la langue ne s’est pas dégradée. Il existe peu de données objectives permettant d’évaluer avec précision cette évolution, mais celles dont on dispose contredisent le discours des inquiets. “ Les rares cas où des comparaisons documentées sont possibles tendent à prouver que l’on n’écrit pas vraiment plus mal qu’autrefois ”, écrivent Nadeau et Barlow dans La Presse du 8 novembre 2007. Ils ajoutent que “ les linguistes québécois qui ont étudié de près cette question en se fondant sur des documents plutôt que leurs souvenirs arrivent habituellement aux mêmes conclusions ”.
C’est le cas, notamment, d’Hélène Cajolet-Laganière et de Pierre Martel. Dans un ouvrage intitulé La Qualité de la langue au Québec et paru en 1995, ils affirment qu’il ne faut conclure “ ni à la catastrophe ni à la satisfaction complète ”. Selon eux, la qualité de la langue s’est améliorée dans l’administration publique, dans les médias et la publicité et dans les entreprises. Pour l’école, leur jugement est plus prudent. L’amélioration, dans ce domaine, serait plus lente.
Il y a, évidemment, une explication à cela. Avant la démocratisation de l’enseignement, très peu d’enfants québécois fréquentaient longuement le système scolaire. Les finissants du cours classique écrivaient peut-être à peu près sans faire de fautes, mais les autres, la majorité, abandonnaient l’école et, souvent, n’écrivaient plus. On a, depuis, beaucoup entendu parler de grands-mères qui écrivaient sans faire de fautes avec une 5e année, mais on ne les a pas souvent lues.
Nadeau et Barlow expliquent : “ Il y a 70 ans, sur un village de 5000 habitants, on pouvait espérer un petit génie qui finissait son cours classique. Tous les autres abandonnaient en chemin : ils rentraient dans le bois et on ne les lisait jamais. Désormais, ils sont des millions de Québécois qui sont scolarisés jusqu’au cégep. Bon nombre d’entre eux écrivent mal, mais ils écrivent! C’est en soi un progrès que l’on devrait applaudir. ” Les meilleurs d’aujourd’hui, donc, sont certainement aussi bons que les finissants du classique d’il y a 50 ans, mais, surtout, ils ne sont plus seuls à être au moins capables d’écrire. Toute la différence est là et ne pas y voir un progrès revient à ne voir que le mauvais côté des choses.
Il faut ajouter, aussi, que nos futurs enseignants n’ont jamais été soumis à autant d’examens visant à évaluer leurs compétences en français et que nos jeunes, d’une année à l’autre, font bonne figure dans les tests internationaux concernant la lecture et l’écriture.
La situation, bien sûr, n’est pas parfaite et nous pourrions faire mieux. Le renouveau pédagogique, d’ailleurs, a augmenté le nombre d’heures consacrées au français en classe. Il n’a donc pas que des défauts. Les enseignants, ici comme ailleurs, qui connaissent mieux la pédagogie que Jean Charest et sa ministre Courchesne, s’en serviront pour faire faire des dictées, mais aussi bien d’autres activités aussi efficaces, sinon plus, pour apprendre à écrire. Qu’on les laisse travailler et qu’on s’y mette, nous aussi, sans paniquer.
Louis Cornellier
louisco@sympatico.ca