Waseskun: tournage d'un documentaire à Saint-Alphonse

Geneviève Quessy infolanaudiere@tc.tc
Publié le 17 juillet 2015

Le réalisateur Steve Patry, de Chertsey, récidive. Après son documentaire De prisons en prisons, il tourne un second film sur l'univers carcéral. Son sujet: Waseskun, un centre de guérison autochtone affilié à Service Correctionnel Canada, dont on oublie souvent l'existence tant il se fait discret, et pourtant situé en plein de cœur du village de Saint-Alphonse-Rodriguez.

Le son strident de la scie résonne dans la grande cour. Les hommes s'affairent à transformer d'énormes billots en planches, en écorcent d'autres qui seront transformés en totems. Le travail manuel est pour eux une thérapie: l'occasion de partager et développer leur savoir-faire, mais aussi celle de renouer avec les traditions autochtones.

Leur labeur s'interrompt par l'annonce d'un cercle de partage. Vite, allons accueillir le nouveau résident et son histoire. Steve Patry et son preneur de son Nicolas Goyette se consultent brièvement: prendront-ils le temps de capter ce moment précieux? Ils ne font ni une ni deux et se préparent à filmer. Après trois jours au sein de la petite collectivité de 30 résidents, les cinéastes se préparent à repartir vers la grande ville, mais ils reviendront. Plusieurs mois de tournage sont encore à prévoir car leur démarche de cinéma direct l'exige: il faut du talent, de la patience, et surtout du temps pour établir des relations de confiance.

«Il y a 3 ou 4 mois, j'ai senti un déclic», explique Steve Patry. «Les liens s'étaient créés, les résidents sont devenus à l'aise avec nous.» Les cinéastes sont partout. Au fil du temps, leur regard sur les résidents change, les personnages de leur film se définissent. «Les gestes banals du quotidien prennent un sens quand on connait leur histoire.» Steve Patry s'intéresse aux êtres complexes. «J'aime filmer des gens en évolution, en progression, qui mènent une lutte. J'essaie de voir leur quête, leurs démons. C'est le côté volontaire de leur démarche qui m'a d'abord intéressé.» Car ces hommes ont demandé d'eux-mêmes de terminer leur peine de prison au Centre de guérison Waseskun, un séjour d'au minimum 6 mois.

Du côté des autorités du Centre, pas de problème avec la présence des cinéastes. «Ils sont très respectueux,» dit Brian Sarwer-Foner, agent de liaison communautaire. Les résidents rigolent et parlent des «vraies affaires» devant la caméra. On voit que la magie du documentaire opère.

Seule institution du genre à l'est du Manitoba.

Favoriser la réinsertion des délinquants dans leur collectivité, en les aidant à renouer avec la vision autochtone du monde et ses traditions culturelles et surtout spirituelles, voilà la mission du Centre Waseskun, l'un des huit du genre au Canada, mais le seul à l'est du Manitoba.

Selon Glenda Mayo, intervenante, le succès du programme est flagrant. «85% sans récidive, c'est excellent. Surtout quand on sait qu'on obtient entre 15 et 20% de succès avec les thérapies régulières.»

Au Canada, 23% des détenus sont autochtones, alors qu'ils comptent pour seulement 4% de la population totale du pays. Dans l'espoir de leur offrir de meilleures chances de réhabilitation, Service Correctionnel Canada a implanté les Sentiers autochtones. Ce continuum de services, dont l'approche est adaptée à leur culture, est offert dès le début de leur incarcération aux autochtones qui le désirent. À Waseskun, ils ont accès à des enseignements et des cérémonies traditionnelles, entretiennent des rapports avec des aînées, et bénéficient d'interactions avec la nature. Au fil des jours, les participants ont l'occasion de développer leur estime d'eux-mêmes, d'apprendre à gérer colère ou problèmes de dépendance.

«Innue, atikamekw ou mohawk, toutes les nations se rejoignent, quand il s'agit de spiritualité», explique Glenda Mayo. «Peu importe dans quelle langue on dit la prière ou quel mot on utilise pour la nommer, au final c'est la relation que chacun entretient avec l'énergie de vie qui est importante.» Tentes de sudation, cérémonies de purification ou jeûne; améliorer le rapport que chacun entretient avec sa propre âme est au cœur du processus de guérison emprunté par ces hommes.

La communauté de Saint-Alphonse-Rodriguez semble les avoir adoptés, depuis 1998 que le centre y est implanté. «Un de nos résidents a même été engagé par la Ville. Chaque jour il sort pour aller à son travail», dit Brian Sarwer-Foner, agent de liaison communautaire. Les résidents de Waseskun font du bénévolat, collaborent aux corvées. «Ce sont eux qui ont rempli les sacs de sable quand le village a été inondé.» Waseskun: un mot qui signifie, en langue crie, le moment, juste après la tempête, lorsque les nuages s'écartent pour laisser percer le ciel bleu et le soleil.

Une boutique ouverte au public

Inaugurée le 18 juin dernier, la boutique Mizheekay attend les visiteurs, les vendredis entre 13 h et 19 h et la fin de semaine de 9 h à 18 h. Située juste à l'entrée du Centre Waseskun, on y trouve des objets de bois fabriqués par les résidents.

«Une partie des profits est partagée entre les créateurs et le reste sert à financer les matériaux et le fonds communautaire», raconte Brian Sarwer-Foner. Les hommes construisent des boites à fleurs, de jolies boites à trésor en bois, des tambours traditionnels, des rames, des bijoux. «On peut même commander des totems, ou des structures de bois, comme des planchers ou des balcons. On fait la livraison!»