Il y a 2 ans, on comptait au Québec environ 3000 fermes porcines familiales indépendantes. Aujourd'hui en 2011, il en reste environ 300 de ce nombre. En 2 ans, 430 ont fermé leurs portes, et le reste, soit les 2570 autres, ont été intégrées ou achetées par les Intégrateurs! Le gouvernement du Québec répète à tour de bras dans les médias qu'il veut sauver les fermes familiales (indépendantes)! Est-ce que je dois rire ou pleurer?
Je suis agriculteur de la région de Lanaudière qui possède une ferme porcine familiale indépendante de 250 truies (maternité, engraissement). Je suis «naisseur finisseur » ce qui veut dire que je mets les petits porcelets au monde, les engraisse et les « prépare » pour l'abattoir. J'ai acheté de mes parents la ferme familiale en août 1990 et je pratique mon métier depuis 20 ans maintenant.
Ma terre de 122 arpents, ma porcherie, mes bâtiments, mon tracteur, mon petit camion ainsi que ma modeste maison sont payés. Tout est payé. Dans ma porcherie, les porcs se portent à merveille, les porcs se classent très bien à l'abattoir, le monde consomme du porc, le porc est en demande, les abattoirs nous demandent d'en produire davantage parce qu'ils en manquent, la demande est là, le marché est là, et pourtant…
À chaque porc que je produis, il me manque 24 $, et cela, depuis janvier 2009. Au total, depuis janvier 2009, j'ai accumulé une dette de 150,000 $ pour compenser ses pertes de production! 150 milles!
Voici ce qui se passe :
Je paie une assurance qui a pour but de me garantir un revenu stabilisé entre le coût de production (achat des truies, achat des grains, entretiens des bâtiments, épandage de lisier, salaire d'employer, vétérinaire, etc.) et le prix de vente des porcs vendus à l'abattoir (ce que l'on me paye sur le marché pour mes bêtes). L'assurance me coûte 80,000 $ par année. Cette assurance s'appelle « Assurance Stabilisation des Revenues agricoles » (ASRA) et est opérée par l'institution gouvernementale La Financière Agricole du Québec (FADQ) qui établit les coûts de productivités des fermes du Québec et les calculs de redistribution de cette assurance en se basant sur des modèles types (animaux / ferme, etc.).
Mais depuis janvier 2009, cette institution gouvernementale a changé sa façon de calculer cette assurance pour les fermes porcines du Québec. Elle calcule maintenant les coûts de production de toutes fermes porcines en se basant uniquement sur les coûts de production des méga producteurs (les intégrateurs) qui produisent aussi leurs céréales destinées à nourrir leurs propres porcs. Et c'est bien là le problème, car nos coûts d'opération ne sont pas comparables!
En produisant leurs propres céréales, les gros producteurs sauvent sur l'achat des céréales sur le marché, et par ce fait, réduisent leurs frais d'exploitation. Exemple : août 2011, produire leurs maïs coûtait 200 $ la tonne alors que nous (les petites fermes indépendantes) devions acheter le maïs sur le marché et payer 340 $ la tonne!
Vous me direz « alors, faites pousser vos propres céréales et le problème va s'arrêter là », et je vais vous répondre que dans la réalité des petites fermes familiales indépendantes, c'est impossible! Car faire pousser les céréales dans le champ requière plus de main d'œuvre, d'outils spécialisés, et d'énergies et est plus difficile à assumer par les petites fermes familiales comme la mienne. En fait, c'est impossible pour une ferme familiale indépendante de rester performant dans la porcherie et d'avoir à s'occuper en plus de la culture céréalière dans le champ. Seuls les gros producteurs (les intégrateurs) ont le luxe et les moyens de faire les deux. Et c'est là, en grande partie, qu'ils sauvent le plus en faisant leurs propres céréales et ainsi réduire leurs frais d'exploitation par à part à nous.
Cependant, il y d'autres facteurs à considérer aussi.
Ça leur coûte moins cher pour opérer, car ils n'ont pas à débourser certains frais de production comme nous pour l'entretien de leurs bâtiments, l'épandage du lisier, le paiement des taxes municipales à acquitter, pour ne nommer que ces exemples. En plus, ils bénéficient de tarif avantageux en achetant la plupart du temps, leurs porcelets de l'Ontario à moitié prix!
Au bout du compte, nous, ça nous coûte 60 $ faire un porcelet de 25 kilos alors qu'eux, ça leur coûte 35 $ pour un porcelet du même poids qui arrive de l'Ontario. Ils évitent tous ces frais et en conséquence ont un coût de production nette inférieur de 24 $/porc à celui des petits producteurs indépendants comme moi.
En parallèle, les deux groupes reçoivent les mêmes compensations ASRA! L'un arrive avec le retour d'assurance alors que l'autre n'arrive simplement pas! 20 % des chèques ASRA vont aux fermes familiales indépendantes alors que 80 % vont aux intégrateurs. Au Québec, les intégrateurs porcins ne représentent que 2 % des producteurs qui œuvrent dans ce domaine. Ce qui veut dire qu'il y a 98 % des fermes porcines au Québec qui doivent se battre avec les miettes restantes pour survivre!
Depuis janvier 2009, produire un porc pour le vendre aux abattoirs me coûte plus cher que le prix vendu! Imaginé! Plus je suis performant dans ma porcherie, plus je m'appauvris! (Merci au gouvernement de soutenir les petites fermes familiales indépendantes!)
Malgré cette réalité, la FADQ continue de prétendre que les coûts de production des fermes familiales indépendantes sont identiques à ceux des fermes intégrées. Elle refuse de considérer ces frais supplémentaires dans leur calcul de redistribution de l'assurance-stabilisation et nous fait perdre un manque à gagner de 24 $/bête.
Pire, elle refuse de considérer ce manque à gagner… comme un fait!
Même l'Union des producteurs agricoles (UPA) crie à la FADQ avec dossiers et preuves à l'appui, qu'il y a un problème, mais en vain, elle continue de jouer à la sourde oreille…
On répète qu'il n'y a aucun problème… On se relance la balle d'une institution à une autre… Pendant ce temps, les fermes familiales ferment et la production des intégrateurs augmente.
Il y a quelques fermes familiales porcines indépendantes qui résistent un peu mieux à la crise. Ce sont celles qui sont uniquement « finisseur » (les engraisseurs) qui peuvent profiter des mêmes rabais que les intégrateurs en achetant leurs porcelets à moitié prix de l’Ontario pour les engraisser chez eux ici. Les fermes comme la mienne qui sont naisseur/finisseur, qui s’occupent des porcelets du début jusqu’à l’abattoir, écopent le plus puisqu’ils ne peuvent profiter d’aucun de ces rabais, car c’est leurs propres petits qu’ils engraissent.
La FADQ ne veut pas entendre ces différences et met tout le monde dans le même panier pour établir les coûts de productivités de nos fermes et les calculs de redistribution de cette assurance. Son modèle type est complètement dysfonctionnel et doit être revu et corrigé maintenant.
Les plus optimistes prédisent que, si la FADQ décide de ne rien faire pour régler cette situation, toutes les fermes familiales indépendantes vont faire faillite d'ici 2 ans ou se feront acheter par les intégrateurs.
Je me souviens d'avoir entendu un ministre parler de la crise du porc dans les médias et avait dit « nous allons soutenir les fermes qui sont « performantes »! Qu'est-ce que ça veut dire?! Si on parle de comparer l'un des méga joueurs à ma petite ferme, alors là je suis cuit! Mais que le gouvernement cesse de dire dans le média qu'il veut aider les fermes familiales indépendantes! Elles sont toutes en train de crever!
Comme vous savez, il y a eu dernièrement une commission d'enquête sur la FADQ le 22 août dernier au parlement de Québec, afin d'essayer de comprendre le marasme des fermes familiales et visait à trouver une solution à la crise actuelle. Cette enquête réunissait les députés de différents partis politiques de l'Assemblée nationale, un représentant de L'UPA ainsi que trois producteurs agricoles indépendants (ferme familiale indépendante). Et comme vous savez, l'institution principale qui était en cause, la FADQ, ne s'est même pas présentée à l'assemblée…
En réaction à son absence, les députés lui ont émis un subpoena pour la forcer (les 10 membres du conseil d'administration de la FADQ) à venir rendre des comptes à la prochaine assemblée prévue pour le 12 septembre prochain au parlement de Québec. D'ici là, on attend, on prie pour que la FADQ se pointe au rendez-vous.
Moi, j'ai une question qui me brûle les lèvres : Pourquoi la FADQ nie-t-elle le problème et quel avantage aurait-elle de tuer les petites fermes et favoriser le développement des Intégrateurs (les méga producteurs)? Cette question mérite d'être développée en profondeur parce que je crois que c'est là, l'origine et la source de la crise actuelle.
Les agriculteurs comme moi sont un peu frileux des médias et aime garder leurs « affaires » privées, mais là, j'en ai assez, et avant de sauter, je viens chercher votre aide et vous demande lors de la prochaine réunion de la commission d'enquête sur la FADQ le 12 septembre prochain, de bien élucider ce marasme et de pousser la FADQ à admettre les faits et trouver une solution juste et équitable envers nous et réparer cette injustice.
En vous remerciant sincèrement pour toute votre attention,
Daniel Beauchamp
Agriculteur, ferme porcine familiale indépendante,
région de Lanaudière