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La phrase de Rajaa

Santana

Santana

Jean Pierre Girard
Publié le 19 Juin 2011
Publié le 16 Juin 2011
Jean Pierre Girard  RSS Feed

Je m’arrête dans un bistro, le Santana, Place Rouppe (la France est asséchée, vignes et récoltes en danger, alors qu’à Bruxelles il pleut encore, et que Liège, à une heure de train, est inondée), je m’attable près de la fenêtre, dans la brise légère, fait chaud et humide, cinq clients en terrasse couverte, trois à l’intérieur, de suite arrive la serveuse à qui je demande un café au lait décaféiné, elle dit: « Comment vous dites ? », elle prononce très vite, je répète, lentement: « Un café au lait, décaféiné », elle est interloquée, je dis: « Déca », elle dit: « Ah, russe ou normal ? », je dis: « C’est quoi russe ? », elle répète: « Comment vous dites ? », elle prononce vraiment très vite, je dis: « Rus-se, qu’est-ce-que-c’est ? », elle dit: « Dans un grand verre, lait et café mélangés », et un mot que je ne saisis pas, je dis: « Ok, russe », elle dit: « D’accord »

Sujets :
Québec , Royaume-Uni

Elle esquisse un mouvement vers le bar, se retourne et lance: « Vous n’êtes pas Français hein ? », je dis: « Oooh non : Québécois », elle fait les yeux ronds, je dis: « Québec », elle hausse les épaules, je dis: « Je suis Américain », je vois dans ses yeux qu’elle pense que je suis États-Unien, et ça je déteste (pour approcher cette nécessaire nuance, allez sur mon site, rubrique « Les à-côtés », suivez « Articles de l’auteur »), en désespoir de cause je dis: « Canadien », elle dit: « Aaah… », et ajoute: « … pour le café, vous voulez essayer marocain ? », j’éclate de rire et je dis: « Euh… Ok », je la regarde se hâter vers les cuisines, je suis charmé bien entendu, tant d’empressement et de sollicitude, et malgré moi je pense: pourquoi un café, fait si chaud, fait si humide, un verre de rosé aurait fait l’affaire, et puis quand même, moi, être obligé de m’identifier comme Canadien, franchement — même si dans les faits, c’est vrai, et ce n’est pas étonnant qu’on ne connaisse pas le Québec, nommez donc toutes les provinces du Royaume-Uni, vous —, et de recommencer à penser à nous, qui sommes si près de notre réalité, si craintifs dans notre identité, qu’en est-il au fond, du Québec ? mais je n’ai pas le temps de tirer quelque conclusion que ce soit (de toute façon toujours en devenir, les conclusions, vous le savez, en croissance, on pourrait dire en mutation, comme des monstres, comme toute chose vivante aussi, et surtout comme tout décret scientifique, tous ces avis d’experts qui l’an prochain allégueront le contraire, il est assez sain de se rappeler, d’ailleurs, que des centaines d’études très crédibles se contredisent), à peine le temps de penser donc, que déjà elle revient, dépose le grand verre de café brûlant devant moi et dit: « Mais vous me faites savoir si vous aimez hein ?, je compte sur vous… », je réponds: « Comptez sur moi », et elle poursuit: « … et si vous n’aimez pas c’est pour la maison », je lui souris en sachant qu’elle est sincère, cette fille, et qu’elle offrira réellement le café si je ne l’aime pas, je dis: « Vous avez ma parole, est-ce que vous êtes branché internet ici ? », et elle me comprend du premier coup cette fois, déjà faite à ma prononciation je suppose, je retire de cette rapidité une formidable leçon d’ouverture sur le monde, je pense à nos accommodements déraisonnables, elle ajoute: « Oui, mais on donne le code à personne… », je trouve ça résolument crétin mais je ne révèle pas le fond de ma pensée, je dis : « Ah bon », et puisque j’ai toujours mon cahier avec moi, je commence la phrase de cette fille encore sans nom, phrase interminable que je n’ai pas le temps de finir parce que cette chronique, elle, est terminée, je commande un verre de rosé, en le déposant devant moi elle dit: « Si vous voulez, je vous donne le pseudo du bistro et le code… », je souris, je retourne mon cahier, je lui tends mon stylo rouge et lui fais écrire elle-même le code et le pseudo, elle ajoute son prénom, je retourne mon cahier et dis : « Merci Rajaa », sans accent, jeanpierregirard.com

Commentaires

  • Nom de l\'usager
    Michèle
    - 28 Juin 2011 à 07:55:48

    Bonjour, J'aimerais savoir ce qu'il en est des chroniques de riens. Je suis le périple de cet écrivain depuis son départ pour la Belgique et j'aimerais savoir pourquoi il est si difficile de retrouver ses chroniques sur votre site. Je voudrais aussi savoir à quel moment ses chroniques reviendront dans la version papier. Sur votre site, le nom de Jean Pierre Girard est difficile à trouver, pourriez-vous m'expliquer pourquoi? Je suis une fan comme vous l'aurez sans doute deviné. Alors, je voudrais vraiment savoir ce qui se passe avec le magnifique travail que Jean Pierre réalise en Belgique. Merci de me répondre! Michèle

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    • Nom de l\'usager
      Line
      - 29 Juin 2011 à 07:36:32

      Bonjour.Je me pose les mêmes questions contenues dans le commentaire précédent. Je suis une admiratrice des chroniques de Jean Pierre Girard. Sa façon d’aborder les petits riens est unique, hors du commun, drôle et surtout rafraîchissante. Comme j’ai de la difficulté à le retrouver sur votre site (pas clair et pas évident), je lis donc ses chroniques dans le journal (la version papier), Cependant, on ne la retrouve plus, et c'est vraiment dommage. Pourrait-on en connaître la raison ? Merci de prendre le temps de me répondre; ce sera très apprécié.

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